samedi 11 juillet 2015

De l'inhumanité des Japonais.

Oh là là, avec un titre pareil, j'entends déjà crier au "racisme" les tatamisés de la bite, ceux qui triment et vivent à l'okozukai, qui n'ont pas touché leur meuf depuis plus de 6 mois mais pensent que c'est moi l'aigri du Japon, et les tatamisés du cerveau, ceux qui n'ont jamais vécu ici, n'y ont évidemment jamais travaillé, mais adoooooorent tellement les brochettes jambon-fromage que le Japon c'est forcément le paradis, avec cette culture si raffinée, ces femmes qui marchent à petits pas dans leur kimono tout serré, et puis jamais un mot plus haut que l'autre...

Ta gueule.

Arrête de spéculer comme un Belge et lis la suite.

J'entends également les encouragements de tous les anti-Japon primaires, de ceux qui sont ravis de lire le mal que j'écris des nanas qu'ils ne toucheront jamais à ceux qui pensent encore que Pearl Harbor était une manœuvre japonaise, sans oublier ceux qui ont vécu le Japon dans l'aigreur, en n'ayant aucun ami japonais, parce que les Japonais "c'est vrai, ils ne sont pas très humains, ils ne montrent jamais leurs sentiments"...

Ta gueule.

Toutes les cultures sont pas obligées d'être expansives, de vivre dans les perpétuelles effusions comme des putains d'Américains de télé-réalité.

Et depuis quand les Japonais ne sont pas expansifs, d'abord ?
Y a pas plus expansif qu'une Japonaise : du "Yada !" qui refuse la sodomie au "Dai suki !" qui accepte ton sac Vuitton, en passant par le "KAWAAAAAAAAIIIIIIIII !!!!" qui avertit tout le quartier que Greluche 1re a orné son quintal acnéique d'un joli nœud dans les cheveux ou paré son iPhone d'immondes oreilles de lapin, sans même parler des couinements pour dire qu'elle s'en va, je pense qu'on a là suffisamment de preuves que les Japonais ont un arc-en-ciel de sentiments, arc-en-ciel dont les couleurs ne sont pas équitablement réparties, certes, mais quand même.

Tu vas me dire "oui, mais les hommes...". Quoi, les hommes ? Les hommes, ils bossent ! Ils ont pas que ça à foutre de se balader d'un magasin à l'autre en trouvant "KAWAAAAAAAAIIIIIIIII !" tout ce qu'ils ont envie d'acheter pour compenser leur vie de merde.
Et puis les hommes, ça pleure aussi. Des fois devant Clannad, des fois en public.



Bon. On peut y aller ?

Si jamais tu as entendu dire que les Japonais étaient un "peuple cruel", c'est tout à fait vrai. Et d'abord cruel avec lui-même. Parce qu'il est déshumanisé.
Tout, dans la société japonaise, nie l'humain.

À commencer par la non-reconnaissance des besoins primaires de l'être humain. C'est quoi les besoins primaires ? C'est tes besoins physiologiques : faim, soif, sexualité, respiration, sommeil, élimination.
Trouve les intrus (je t'ai un peu aidé, parce que tout le monde ne vit pas au Japon. Pour un facho aigri à la bouche cartonnée, je me trouve bien miséricordieux...)

La sexualité, ça se discute. Pour une société qui baise pas, elle te fournit quand même un max de services sexuels, et t'absout même en cas d'adultère si tu as un prétexte professionnel.
Que demande le peuple, alors ?

Du sommeil, exactement.

Le salaryman, cette pourriture

Pour parler du sommeil, il nous faut parler du salaryman. Défini comme "héros de l'économie japonaise" par ce brainwashing fabuleux qu'étaient les nihonjinron (encore bien vivaces), le salaryman est en fait une SALOPERIE DE PARASITE qui plombe comme jamais l'économie de son pays.

En effet, organisant son emploi du temps en fonction du nombre d'heures supplémentaires qu'il veut être payé (= que sa femme veut toucher), ce fils de pute va se branler pendant 14 heures par jour pour faire 2 heures de travail effectif, et le reste à "être présent", soit à regarder son Facebook, soit à dormir aux chiottes, soit à discuter/fumer/baiser une secrétaire, etc.
Bref, ce trou-de-balle a décidé que le GDP, c'était pas son problème.

Sauf que qui c'est qui paie les heures sup' qui servent à rien ? L'entreprise, exactement.

Toujours apte à utiliser des jolis mots pour mentir, la langue japonaise nous gratifie donc d'un 過労死 ("karôshi") en cas de mort subite du polisson, littéralement "mort par excès de travail".

PAR "EXCÈS DE TRAVAIL", VRAIMENT ?

Y a pas UN PUTAIN de salaryman dans ce pays qui travaille plus qu'un cuisinier, et les cuisiniers, curieusement, ils meurent pas "d'excès de travail" ! Y a pas comme un putain de problème ?

Bien sûr qu'il y a ! Il y a un problème, parce que les mecs ne meurent pas "d'excès de travail", ils meurent de stress et de manque de sommeil (et pourtant, les cuisiniers ça dort pas beaucoup non plus, hein).

Et pourquoi il manque de sommeil, Jo-le-parasite ? Parce que la société japonaise ne le considère pas comme un humain.

T'es un homme, t'es là pour bosser, t'es une femme, t'es là pour pondre (et puis maintenant on t'encourage AUSSI à bosser, comme ça toute la merde de l'entreprise et le stress, c'est aussi pour ta gueule). Et puis on vous demande pas de vous aimer, hein, on vous demande juste de vous mettre ensemble et de chier du moutard qui travaillera plus tard lui aussi, pour le bien de l'amère patrie.

Bref, la société japonaise traite son peuple comme du bétail, ni plus ni moins. Parqué dans sa vie de merde à enfanter de la chair à kaisha, tout ça est élevé soit pour être trait, soit pour être mangé. Je te passe les effets collatéraux, du manque de crèches (le confort, ce gadget) au traitement de la douleur à l'hôpital et à la prise en charge des vieux qui doivent bosser jusqu'à leur dernière seconde de validité.

Le résultat ? Les Japonais sont malheureux à en crever. Alors qu'ils sont dans un pays où tu lâches 500€ chez le coiffeur (heureusement que c'est la crise, hein) et où t'as juste AUCUNE chance de marcher sur une mine anti-personnel. Les pauvres.

lundi 16 février 2015

L'art délicat de la traduction. Again.


Puisqu'il paraît que je suis lu dans les facs de japonais (mes salutations à vos profs, qui ont parfois été les miens et dont il m'arrive encore de lire les publications pour des raisons professionnelles), je m'en vais vous pondre un article bien sérieux sur un des débouchés de vos études : la traduction.

Je ne parlerai pas ici de la traduction d'usine, le truc que tu fais tous les jours du matin au soir avec 500 pages à rendre pour hier. Je parlerai de ce que je connais : la traduction qui te tombe dessus pour cause de bon karma.

Le karma, ça s'entretient, donc si tu veux que ton nom circule, t'as intérêt à pas torcher le boulot. Pour ça, quelques conseils :


1) Respecte toujours les délais. En avance, c'est mieux.
2) Utilise un format compatible avec tout. Pas de putain de fichier stuffit ou 7-zip ou Open Document de mes couilles. Si tu sais pas, demande dans quel format tu dois rendre ton travail.
2) Si le travail est en plusieurs parties, envoie-les au fur et à mesure, quitte à renvoyer des corrections plus tard.

3) Même si tu rends service, considère-toi comme un professionnel. Demander combien tu vas être payé et refuser si tu estimes que ce n'est pas suffisant, c'est légitime. Ton interlocuteur ne te connais pas : si tu lui donne l'image de quelqu'un d'exploitable, il te bouffera. Si tu lui donnes l'image de quelqu'un qui sait ce qu'il vaut, il te paiera en conséquences.
4) N'accepte pas n'importe quoi, surtout pour de l'argent. Si tu acceptes un travail QUE pour l'argent, quelque soit la somme, chaque seconde te paraîtra une torture. Et des secondes de boulot, c'est pas ça qui va manquer, comme nous l'allons montrer tout à l'heure.
5) Si tu peux pas, TU.PEUX.PAS. T'es pas le clébard des gens, t'as le droit d'avoir d'autres priorités que de bosser pour eux. En revanche, le mec qui dit toujours non, au bout de 3 fois on le rappelle plus. Normal.

I. L'état d'esprit.

La différence FONDAMENTALE entre une traduction professionnelle et les traductions qu'on te demande de faire en partiels, c'est que le destinataire d'une traduction professionnelle ne connaît pas la version originale. Il est pas là pour vérifier que tu as bien compris ou pour te corriger : ce que tu lui donnes, c'est tout ce qu'il a.
Quelles sont les conséquences de ça ?

La première, c'est que t'es pas obligé de traduire littéralement et que tu peux prendre des libertés sur les expressions idiomatiques, surtout si elles n'ont pas d'équivalent dans la langue d'arrivée. Ou sur les structures employées : le japonais utilise énormément le passif, qu'on préfère généralement traduire par un "on" actif. Il m'est arrivé de voir un texte que j'avais traduit remanié jusqu'à être méconnaissable, ou encore de regretter de ne pas avoir pris plus de libertés avec le texte original pour en faire quelque chose de meilleur. Ce qui compte, c'est le plaisir du lecteur.
La deuxième, c'est qu'il faut te demander si les termes que tu emploies dans la langue d'arrivée ont un sens pour le lecteur. J'ai déjà vu "loose socks" traduit en "chaussettes relâchées" dans un roman. Est-ce qu'un Français a la moindre putain d'idée de ce qu'est une chaussette relâchée ? Non. Donc le mec qui a traduit ça aurait dû s'abstenir et laisser "loose socks".

Enfin, il faut que tu penses à ta place dans la chaîne de production : ce que tu vas écrire pour un éditeur, quelqu'un va le relire. Ce que tu vas traduire pour la télé, quelqu'un va devoir faire un montage avec, donc pense aux gens qui viennent après toi et essaie de faire ton boulot de façon à simplifier le leur.

En revanche, ton boulot c'est TRADUCTEUR, point. Si le preneur de son a fait un taf dégueulasse, c'est pas à toi de te passer 30 fois la vidéo pour essayer d'entendre une demi-phrase. Tu écris que c'est inaudible (聞き取れない) et tu passes à la suite.


II. La télé.

Parmi les trucs qui me sont tombés dessus de façon purement karmique, il y a les traductions pour la télévision japonaise. Du français au japonais, donc. Là aussi, il y a des règles.

D'abord, il faut que tu saches que la télévision japonaise, c'est pas seulement l'opium du peuple, c'est surtout leur RELIGION. Rien n'est plus puissant que la télé au Japon. RIEN.
La première conséquence de ça, c'est que le budget est quasiment illimité, donc si on te propose un tarif qui te paraît dérisoire en fonction du temps que tu vas y consacrer (je te détaille ça après), refuse. Il se peut que les mecs te rappellent en augmentant les tarifs.

Ensuite, ce que tu vas traduire sera marqué du timing (on te fournit une vidéo avec un compteur). Mon conseil : écris le premier timing et après contente-toi de sauter des lignes à chaque coupure pour préparer le terrain, mais fais le timing en dernier.

Quelques règles spécifiques à la télé :

1) La règle ABSOLUE pour tous les métiers qui impliquent un objectif (caméra, appareil photo, etc.), c'est que les délais ne sont JAMAIS tenus. JA.MAIS. Ça veut dire que les mecs ont tourné 10 heures de rushes pour une émission de 50 minutes, qu'ils sont en retard sur le planning de livraison, donc ils vont te filer le boulot quand ça les arrange (= plus tard que ce que tu voudrais) et l'exiger pour quand ça les arrange (= plus tôt que tu le voudrais). Te laisse pas bouffer. On m'a proposé 5 heures de rushes en 5 jours (= 100 heures de travail, soit 24h/24), j'ai dit non. Ils sont revenus mielleux en me proposant de ne faire que ce que je pouvais, à un tarif avantageux. Sans déconner.

2) Pour les sous-titres, ils aiment bien une ligne par écran, pas un pavé. Ça veut dire qu'ils vont sûrement remanier ton texte pour que ça rentre, et leur priorité dans ta traduction, c'est donc de savoir exactement ce qui est dit, que ce soit timé le plus exactement possible, et traduit le plus concisément possible. Te fais pas chier avec des relatives gigognes : découpe en phrases courtes. Et t'emmerde pas avec les niveaux de langues, utilise le neutre, SAUF s'il y a des éléments de langage qui nécessitent des niveaux de langue pour ne pas perdre à la traduction (personnage de théâtre qui parle comme un voyou, etc.).

3) Le bon plan pour toi, c'est les dialogues : comme la personne qui parle change, ça te permet d'avoir un timing relax (puisqu'on peut situer chaque phrase), avec un marquage par sujet, ou à l'intérieur d'une longue séquence, etc.
Le mauvais plan, en revanche, c'est l'interview : tu vas devoir découper et timer CHAQUE PHRASE du mec qui répond, du coup le marquage du timing va te prendre presque autant de temps que la traduction elle-même.
N'oublie pas que les personnes qui t'ont demandé de traduire n'ont AUCUNE notion de français (ou de japonais, dans l'autre sens) et devront donc effectuer un montage pertinent à la phrase près sans rien comprendre. C'est ton découpage qui fera 99% de ce boulot. Tu seras peut-être invité en phase de calage pour une ultime vérification.

Pour des rushes en français audibles (prise de son correcte et pas d'accents relous ou quoi) de conversation (pas une conférence de médecins, d'avocats ou d'ingénieurs), compte 1 heure de travail pour 5 minutes de vidéo. Juste pour la traduction. Le timing, c'est entre 2 et 3 fois la longueur de la vidéo. Si tu utilises 2 ordinateurs ou 2 moniteurs, sinon c'est plus.
Ça veut dire que pour une heure de vidéo, tu peux compter 15 heures de travail. Pour une émission de 50 minutes, tu peux estimer entre 5 et 8 heures de rushes, donc prévois ton emploi du temps en conséquence, et calcule dès le début si c'est possible ou pas, et si ça vaut le coup ou pas.
Les 2 ou 3 premières heures de travail (de CHAQUE traduction) sont toujours les plus longues, parce que tu passes ton temps sur le net à chercher le vocabulaire spécifique et ta traduction n'avance pas. C'est normal. Après ça va plus vite.


L'avantage de la télé, c'est que ça paie super bien (et on t'annonce toujours le tarif net, c'est-à-dire ce qui sera viré sur ton compte) et que tu as accès à des choses auxquelles les autres n'ont pas accès : sur 1 heure de rushes où un mec te raconte des trucs super intéressants, il va rester 3 minutes dans l'émission finale, voire rien du tout (s'il y a trop de sujets, des fois il y en a un qui saute carrément).
En revanche, tu vas en baver.

III. La littérature.

La littérature, c'est plus cool, déjà parce qu'on te demandera pas de traduire du français au japonais, mais du japonais au français, et puis en général les délais sont plus longs et ça prend moins de temps de toute façon. Et puis avec un peu de chance, une édition traduite est déjà sortie en anglais, donc tu peux comparer et voir comment d'autres ont fait (typiquement, les éditions américaines préfèrent rajouter des éléments dans le texte plutôt que de mettre des notes de bas de page).
Évidemment, ça paie moins bien, mais c'est aussi vachement moins pénible, et un bouquin, on te limite pas sur le nombre de pages, donc tu es vraiment en freestyle.
Le tarif du japonais, je crois que c'est généralement entre 20€ et 25€ (vérifie toujours si c'est du brut ou du net qu'on t'annonce) les 1500 signes pour la littérature, le double pour du technique (et le technique, je te conseille pas de le faire en occasionnel, il faut des dictionnaires spécialisés, et c'est de la traduction BIEN RELOUE ! Genre cahier des charges de constructeur aéronautique, mais juste tu pètes un câble).

En général, un éditeur te demande combien de temps tu penses mettre pour traduire un article ou un bouquin. Je calcule toujours 2 pages par jour. Surtout pour un bouquin, ça va te prendre entre 3 et 8 mois, tu peux tomber malade, avoir des trucs à faire, sur une période si longue c'est difficile de savoir tout ce qui peut te tomber dessus, donc calcule large. Mais ne crois surtout pas que tu as le temps et que tu peux ne pas faire tes 2 pages aujourd'hui, tu en feras 4 demain, ça c'est LE piège sur les longs projets ! Il m'est arrivé de traduire 10 pages par jour pendant 2 semaines pour rattraper du retard, juste j'ai mis un mois pour m'en remettre.

IV. A man for all seasons.

Évidemment, il faut savoir te servir de Word (pas d'un autre logiciel "qui ressemble", MICROSOFT. FUCKING. WORD !), mais il se peut que tu aies besoin de traduire des dessins, des schémas, donc tu seras gentil de savoir aussi te servir d'un logiciel de retouche photo ou de travail vectoriel (ceux que tu veux, mais sauvegarde TOUJOURS dans des formats offrant une compatibilité universelle !).

Et ÉVIDEMMENT, fais-toi une adresse électronique professionnelle, nom.prénom@gmail.com pour éviter que tes précieux messages ne se retrouvent en spam chez ton interlocuteur, et écris le titre de tes traductions en objet de chaque courriel (ne fais pas "reply" comme un gros connard, écris un nouveau courriel à chaque fois pour que ton interlocuteur retrouve les choses rapidement, il a pas que toi à gérer).
Et nomme tes fichiers simplement et efficacement, sans accents ou caractères spéciaux.

Bref, que ce soit pour rendre service, dépanner ou pour te mettre le pied à l'étrier, SOIS PROFESSIONNEL. Y aura toujours des mecs meilleurs que toi dans ce que tu fais, donc essaie de compenser en étant sympa et réglo. Les gens préfèrent toujours travailler avec un gars cool et propre qu'avec un relou qui les emmerde, même s'il fait du meilleur boulot. Fais pas ta princesse, accorde des faveurs de temps en temps (j'ai demandé à ce que ma paie sois coupée de moitié sur une vidéo de 12 minutes où on n'entendait quasiment rien. Ça faisait ¥4,000 au lieu de ¥8,000, pour la télé c'est que dalle, mais le geste a été apprécié), mais reste ferme sur tes tarifs et tes délais, sinon c'est toute ta vie sociale qui va y passer (et c'est un mec qui a fait une croix sur sa vie sociale qui te dit ça).

jeudi 11 décembre 2014

C'est pas si simple...


J'attaquais donc – pour des raisons purement professionnelles – la dernière page du Libération de la semaine, quand je fus mis K.O dès la deuxième phrase. Jugez plutôt :

"Il est arrivé sans se presser. Pas particulièrement désolé de débarquer avec vingt bonnes minutes de retard quand la ponctualité est érigée en règle d'or de la bienséance au Japon."

Ah bon ? C'est marrant, parce que les gens qui vivent au Japon pourront t'affirmer que s'il y a un truc que les Japonais font encore mieux que d'annuler à la dernière minute, c'est bien d'arriver en retard.

Et des fois ils le font même exprès, ce que je m'en vais t'expliquer.

D'abord, s'il est vrai que les Japonais arrivent très souvent en retard dans un cadre privé, on ne peut pas dire qu'ils arrivent TOUS en retard. T'as qu'à voir ceux qui ont rendez-vous devant l'horloge d'une gare : il y en a toujours un qui attend l'autre, donc ça nous fait au moins 50% de ponctualité. Évidemment, dans le cas des groupes, ça baisse assez rapidement.

Ensuite, dans le cadre professionnel, on préfèrera être en retard et à l'arrache plutôt que d'annuler à la dernière minute : autant dans le privé les gens n'ont aucun scrupule à te poser des lapins comme si t'allais lancer une élevage, autant dans le boulot il fait pas bon annuler un rendez-vous pris.


En revanche, loin des règles rapportées par Libération (journal toujours au plus près de la culture japonaise, remember), la bienséance veut parfois que JUSTEMENT tu arrives en retard, afin de te mettre dans la position du mec soumis à l'indulgence de son interlocuteur, puisque fautif.

Par exemple, tu sais que la formule d'introduction (et tous les mails pros) se termine par "yoroshiku o negai shimasu", qu'on traduit généralement par "je m'en remets à vous (pour que tout se passe bien)". Bon.


Et tu sais aussi que quand un mec est en faute (arriver en retard à l'entreprise en fait partie), il dit "môshi wake gozaimasen", qui signifie "je n'ai pas d'excuses". Il faut bien comprendre que le mec ne dit pas qu'il n'y a pas de raisons à sa faute. Des raisons, c'est pas ça qui manque en général, mais il ne rejette pas la faute sur ces raisons et ne cherche pas à se défiler. Dire "môshi wake gozaimasen", c'est en fait déclarer qu'on prend la responsabilité sur soi, qu'on endosse le rôle du fautif (même si on n'y est techniquement pour rien). C'est cette prise de responsabilité qui va déclencher l'indulgence de l'autre et obtenir son pardon. A contrario, le mec qui s'excuse (typiquement le gaijin qui pense qu'expliquer les tenants et les aboutissants va susciter la compréhension de l'interlocuteur. La logique, ça marche pas avec les meufs, ça marche pas avec les Japonais) va passer pour celui qui refuse de se soumettre (hé ouais, mec, toute l'astuce est là : on sait très bien que c'est pas ta faute, on veut juste que tu montres ta soumission) et ça, un Japonais le pardonnera pas.

Pour les rendez-vous, ça marche exactement de la même façon (c'est leur culture, donc ils déclinent le truc, normal) : arriver en retard à un rendez-vous et dire "taihen o matase shimaimashita" ("je vous ai fait attendre"), c'est déclarer qu'on endosse le rôle du fautif et qu'on se met à la merci de l'indulgence de son interlocuteur. Cette demande d'indulgence est – contrairement à ce qu'affirme Libé – précisément ce qui constitue la règle d'or de la bienséance lorsqu'on a affaire à un client important. Arriver au rendez-vous avant lui obligerait le client à demander si on l'attend depuis longtemps et lui donnerait le mauvais rôle, le rôle de celui qui n'est pas foutu d'arriver à l'heure, et ÇA, c'est impoli.


La bienséance, au Japon, veut que tu ne sois jamais le mec irréprochable, mais toujours le fautif qui se soumet et qui laisse l'autre condescendre à te pardonner, puisqu'il est trop bon pour abuser du pouvoir que tu lui donnes. La preuve en est que la gestion verbale d'un retard fait partie des classiques des entretiens d'embauche.

dimanche 14 septembre 2014

Insularité, mon cul.


Tu le sais, je chie depuis bien longtemps sur cette "insularité" que te sortent les Japonais pour expliquer – voire justifier – tout et n'importe quoi. Les récents tweets d'@uzaigaijin et ma nouvelle façon d'aborder l'apprentissage du chinois m'ont rappelé le court séjour que j'effectuai à Taïwan l'année dernière.

On se baladait dans les rues, tranquilles, et comme tu le sais, j'aime promener mes yeux.
Après avoir remarqué une proportion d'obèses un peu en décalage avec ce que je connais de l'Asie, mais parfaitement en rapport avec l'alimentation locale ("Tiens, si on mettait du pain frit dans un naan ?"), je remarquai les fenêtres : Y A DES PUTAINS DE GRILLES OU DE CAGES À QUASIMENT TOUTES LES FENÊTRES !


Je demande donc à mes amis autochtones si c'est le kiff local de vivre en prison, et là ils m'expliquent que pas du tout : c'est à cause des voleurs. Je t'invite à considérer la hauteur  des dernières cages sur la photo, tu avoueras qu'on a affaire à des voleurs motivés.

Pour ta culture perso, Taïwan est une île, comme le Japon, mais juste 10 fois plus petite (364 485 km² de terre pour le Japon contre 32 260 km² pour Taïwan). Autant dire que, géographiquement, le voleur, c'est ton voisin de palier.

Penses-y, la prochaine fois qu'un Japonais t'explique pourquoi le fait de vivre sur une île justifie qu'on soit tous très polis, affables et respectueux de son prochain.

samedi 10 mai 2014

Love is war (part.4)


Premier janvier 2014, nous déjeunons devant la télévision, finissant le foie gras et le poulet de la veille, avec Tarô.
Comme c'est la période des fêtes et que c'est la télévision japonaise, tu as droit à toutes les émissions spéciales de l'année, et puis l'accroche de ce que tu vas voir le soir-même. Là, il s'agit du Geinôjin Kakuzuke Check, une émission que j'aime beaucoup, puisqu'on y voit des fils de pute pétés de thunes qui bouffent dans des restos 3 étoiles toute l'année s'avérer incapable de distinguer à l'aveugle un vin à 10.000€ d'un vin à 50€, une viande à ¥9,000 d'une viande à ¥100.

Des perles aux cochons, exactement. Du genre à aérer un Grand Cru 10 minutes avant de le boire dans un gobelet. Après une bière.

Et puis il y a Gackt, que j'adore, allez bien vous faire enculer les rageux.

Donc là c'est le midi, et t'as droit à la séquence de sélection des 2 geinôjin qui viendront former "l'équipe des gars marrants" aux côtés des autres équipes.

Comme tu le sais, le rire au Japon n'est jamais tant partagé que dans l'humiliation de l'autre, gros ou laid de préférence. Si c'est une fille c'est encore mieux, parce qu'on sait qu'il y a un million de mecs qui voudraient juste toucher ta chatte, mais comme ils auraient trop la honte d'être vus en public avec toi, ben tu vas juste être une meuf que personne ne touche, tandis que les mecs gros et laids auront qu'à aller aux putes, ce dont ils ne se privent d'ailleurs pas.

La séquence est donc pleine des humiliations dont les humoristes ont l'habitude et, après tout, n'est-ce pas un peu moral que ces gens-là qui ont choisi de ne pas appartenir à la communauté productive des salaryman qui sacrifient leur vie de famille pour la gloire économique de la patrie paient un petit peu de leur personne, hein ? Bon, alors.

Et tout est bon enfant, la farine sur la gueule, le gros qui braille comme un goret dans l'eau bouillante, tout ça, quand tout à coup apparaît la séquence de trop. Enfin, "de trop", pour le facho que je suis, hein. Pas pour les Japonais, qui n'y voient que matière à rire de toutes leurs dents grises clairsemées de mochi.


La séquence "de trop", donc, met en scène les mères de certains humoristes, qui doivent se grimer pour que le fils de la gagnante touche 1 million de yens, soit environ 7.000€. Que ne ferait-on pas pour de l'argent ET la télé ?

Je te montre le résultat, n'oublie surtout pas de bien regarder la tronche du fils en haut à droite et comment il est super à l'aise devant ce qu'on fait faire à sa maman :


Bien entendu, après la séance de maquillage, on leur mettra des crochets dans le pif pour les faire ressembler à des truies et on lestera le tout avec des bouteilles de flotte, pour que ça fasse bien mal....


Qu'un mec ait décidé de gagner sa vie en faisant rire, éventuellement de lui, je dis "pourquoi pas ?". Mais la mère, elle, c'est pas son choix de vie. Pourquoi l'impliquer ? Qui pond des idées comme ça ? Qui trouve amusant de voir la gueule meurtrie d'un fils devant sa mère qu'on humilie ?

Alors tu vas me dire : "Vas-y, Rob Pat', ton Love is War, là, c'est pas censé être de la socio ? Tu veux nous faire chialer avec de la télévision japonaise, un truc scripté de bout en bout qui concerne 0,0002% de la population ?"

Ah, ah. C'est là l'astuce.

Devant sa télé, laissant échapper un "fils de pute !" à la vue du triste spectacle, Tarô me dit : "tu sais, dans mon entreprise aussi, c'est comme ça."

Oui, mon Tarô, je sais. Dans ton entreprise et dans bien d'autres encore. C'est le Japon. Mais raconte-moi quand même, c'est pas comme si j'avais un article à pondre.

Et Tarô de m'expliquer que dans une entreprise japonaise, le gros est toujours la victime d'un ijime permanent, moins physique que psychologique (on n'est plus à l'école, le harcèlement physique ne peut plus être considéré comme une bonne blague de camarades), à base de vannes récurrentes, bien entendu, mais également de mises en scènes style dokkiri, juste pour faire marrer le boss à la fête de fin d'année. Bien entendu, ce genre de projet a une priorité absolue sur le reste, puisque faire marrer son boss c'est beaucoup plus important que de faire du chiffre d'affaire ou de régler la clim' correctement dans une entreprise japonaise.

Des projets importants, des événements sont donc annulés juste pour satisfaire au planning de cette petite farce, humiliation parmi d'autres qui mettra de bonne humeur le patron.
Évidemment, le jour où le gros prend du galon, c'est pas l'envie de passer ses années de frustration sur ses subordonnés qui lui manque, tout ça œuvrant pour un système d'une sanité que je te laisse imaginer.

Ce dont je te parle aujourd'hui, ce n'est pas de la télévision. Ce dont je te parle aujourd'hui, c'est la réalité quotidienne de tes Japonais "gentils et polis", de leur environnement professionnel à base de quolibets, de rumeurs, et aussi de délation de ses propres collègues, quand on a soi-même rien à y gagner, mais qu'on a tellement envie de faire le beau devant son patron, comme un gros suceur de bite qu'on est.
Tes Japonais "gentils et polis" sont en fait des lâches et des alcooliques, toujours prêts à courber l'échine devant la règle, et à se descendre les uns les autres indépendamment de leurs compétences respectives ou de la bonne volonté de tout un chacun. Ils ne se respectent pas, ne s'aiment pas et ne tolèrent que ce qui leur est hiérarchiquement supérieur. Il n'y a pas de "politesse", rien que la veulerie de gens qui se cachent derrière l'alcool pour oser te dire un millième de ce qu'ils pensent. C'est à ça que sert le keigo. Pas à être poli, mais à marquer de la distance, comme je te l'ai déjà dit mille fois. La distance vis-à-vis du client à qui on dira "qu'on n'y peut rien" parce qu'en fait on en a surtout rien à foutre, la distance vis-à-vis de ses collègues de travail parce qu'on va surtout pas devenir potes, avec toutes les saloperies qu'on s'apprête à se faire dans le dos.

L'humiliation de l'autre est permanente dans ce pays, parce que comme l'élévation personnelle ne tient rarement qu'à soi, on préfère rabaisser les autres dès qu'on en a l'occasion, c'est toujours ça de pris.
Celui qui trouve la façon intelligente ou pertinente de faire se voit systématiquement court-circuité par le reste des imbéciles qui vont cafter au patron que "lui, il fait pas comme nous".

La société japonaise, c'est ça.

Voilà, t'as eu ta socio. (^o^)

mercredi 12 février 2014

Too much love will kill you.

Il avait dit : "Too much love will kill you if you can't make up your mind".

J'ai donc décidé de faire un nouveau blog uniquement dédié à ce que j'aime de la subculture japonaise, il y aura évidemment des coups de cœur en temps réel, mais également tous les trucs que j'estime indispensables et dont je ne t'ai jamais parlé, des anime vieux comme le monde mais si tu les as pas vus t'as raté ta vie, des manga, de la musique, tout ce que j'aime, je te le fais partager.

Et comme ça je garde l'aigreur pour te raconter la société japonaise, avec les gros mots comme tu aimes.

samedi 8 février 2014

Et l'amour, enculé ? (part.4)

À l'approche de la St Valentin, je me dois de vous parler d'amour.
Je sais pas ce qui, temporellement, justifiera un nouveau chapitre de ma série "Love is War" juste après, mais ça chiera des bulles !

Anyway, j'ai passé les derniers mois lové dans les productions de Dowman Sayman, l'auteur de The Voynich Hotel, et, décidément, je suis complètement croque de ce mec.

J'ai donc dévoré 性本能と水爆戦・征服, よりぬき水爆さん, et enfin Paraiso 1.

1) 性本能と水爆戦・征服 (Seihonnô to suibakusen seifuku)


S'il s'agit bien d'un manga érotique, on est loin de ce que tu vas chercher pour ta branlette quotidienne. Ici, "érotique" ne veut pas dire "excitant" : il y a de la nudité, du sexe, une réinterprétation d'un tas de choses (des contes, notamment), mais tout est traversé par une tristesse et une mélancolie qui laissent tes ardeurs au repos et te permettent d'admirer comme l'auteur s'amuse de toutes les déclinaisons possibles des relations, avec le sexe comme fil conducteur.
Rapports consentis ou non, rares sont les sourires qui émaillent ce manga allergique aux happy ends, et tout événement heureux semble le prémice d'une catastrophe à venir, comme si la ligne directrice de chaque œuvre de Dowman pouvait se résumer à l'histoire du mec qui saute du haut d'un immeuble, et qui à chaque étage se répète : "jusqu'ici, tout va bien".
Le graphisme est encore dans sa phase primaire, on est loin de la fluidité de son trait actuel, mais l'important, de toute façon, ce sont les histoires.

Si tu passes ta St Valentin tout seul et que tu veux te convaincre qu'on peut baiser plus que toi tout en étant 10 fois plus malheureux, fais-toi plaisir avec ce recueil de détresse.

2) よりぬき水爆さん (Yorinuki suibaku-san)


"Yorinuki" est également parcouru de nouvelles sexuelles et mélancoliques, mais il sert surtout de journal intime à travers la série 日なたの窓に憧れて, qui raconte la vie de l'auteur, ses déboires de mangaka mineur, de fan de subculture, sa vie de merde et ses petits bonheurs. C'est juste jouissif de suivre son parcours, de revivre à travers lui ce Japon d'il y a 15 ans, de le voir se mettre en scène sous des styles graphiques différents.

Si tu as un minimum d'affection pour les losers talentueux, fais-toi plaisir avec ce recueil de quotidien artistique.

3) Paraiso vol.1


Là, on passe complètement à autre chose : style actuel, format "4 cases", Dowman nous invite à suivre une année scolaire de lycéennes un peu portées sur la chose, tout comme leurs profs, les extra-terrestres et autres fantômes qui peuplent ce manga génial, vivant, usant du comique de répétition, name-droppant l'air de rien par-ci par-là.


Comme d'habitude, on se demande où le mec va chercher tant de non-sens, d'idées géniales et de jeux de mots foireux (et grivois). Toute une galerie de personnages parodiques ou originaux, parfois transfuges d'œuvres antérieures (Noroida apparaît dans Seihonnô), chacun avec son obsession.
Si les 2 œuvres précédentes étaient parsemées d'humour, c'était quand même la mélancolie qui régnait. Ici, non. On est dans l'humour tout le temps, même quand les gens meurent ou se font violer, il y a de quoi rire de bon cœur. On retrouve l'optimisme permanent qui suintait de The Voynich Hotel, avec des personnages qui sourient et rient pour de vrai et qui kiffent leur vie insouciante de lycéens, pas de survivants dans un monde post-apocalyptique.

Si tu as une copine obsédée qui glousse quand tu fais une vanne de cul et qui aime les mangas, fais-lui plaisir avec cette bombe.
Et trempe ta banane dans sa turbine à chocolat.
C'est la St Valentin, merde !

 
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